L’étiquette « féminine » en littérature : lectures de filles, écriture de filles (1/2)

Première partie: lectures de filles

1. « That’s a chick’s movie » : réflexivité des comédies romantiques


Deux comédies romantiques de Nora Ephron, You’ve got mail et Sleepless in Seattle, mettent en scène de façon humoristique la célèbre incompatibilité des goûts esthétiques des deux sexes : les femmes rêvent en lisant Jane Austen et pleurent en regardant An affair to remember ; les hommes citent Le Parrain et ne pleurent que devant Les douze salopards. Une incompréhension profonde se manifeste lorsqu’un homme et une femme tentent de partager leurs goûts respectifs.

Les deux films qui mettent en scène cette rupture sont eux-mêmes inscrits dans cette division du marché cinématographique en genres (genre) sexo-spécifiques. Or cette division va de pair avec une dévalorisation importante des chick flicks, qui n’ont jamais gagné la respectabilité que les cinéphiles ont fini par accorder aux screwball comedies ou à d’autres comédies romantiques du cinéma hollywoodien classique parlant (les années 30, 40 et 50). En-dehors des films adoubés par la critique (et en France, par la Nouvelle Vague), il est de bon ton de se moquer du goût tout féminin pour les histoires sentimentales, comme le fait Joe Fox (Tom Hanks) à l’égard de la lecture d’Orgueil et Préjugés par Kathleen Kelly (Meg Ryan) :

JOE : I didn’t know you were a Jane Austen fan. Not that it’s a surprise. I bet you read it every year. I bet you just love Mr. Darcy, and that your sentimental heart beats wildly at the thought that he and whatever her name is are really, honestly and truly going to end up together. […]

KATHLEEN : The heroine of Pride and Prejudice is Elizabeth Bennet and she’s one of the greatest, most complex characters ever written, not that you would know.

On remarque que les références citées par les femmes sont caractérisées, outre leur intrigue sentimentale, par la présence de personnages féminins placés au premier plan, tandis que les références citées par les hommes ne comprennent aucun personnage féminin important.

Dans The shop around the corner de Lubitsch, dont You’ve got mail reprend l’intrigue (un homme et une femme tombent amoureux par correspondance anonyme mais se connaissent et se détestent dans la réalité) et la scène du premier rendez-vous, on oppose Anna Karénine et Crime et châtiment, cette fois sans hiérarchie de valeur entre les deux, mais on retrouve à nouveau un roman comprenant un personnage principal féminin (qui n’est pas le seul du roman), une femme adultère, face à un roman construit autour d’un personnage masculin. Étonnamment d’ailleurs, The shop around the corner n’a pas comme son remake la réputation d’être un film pour filles, alors qu’il s’agit de la même intrigue.

Il est difficile de dire si ces références dans les deux films de Nora Ephron figent ou non la division, reconduisant un préjugé de type « les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus » (d’ailleurs ils regardent des films de guerre et de gangsters, elles préfèrent les histoires d’amour), ou au contraire problématisent cette division en mettant en évidence la dépréciation dont fait l’objet la sentimentalité des lectures féminines. Mais la réponse de Kathleen dans You’ve got mail souligne bien un aspect fondamental des œuvres dépréciées pour leur lecture sentimentale : la présence des personnages féminins développés.

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Le refus du mot « viol » chez Annie Ernaux

a14597[Avertissement: ce billet comporte un récit de viol, et mentionne des troubles du comportement alimentaire]

J’ai beaucoup parlé sur ce blog de violences sexuelles et de littérature, et j’ai souvent insisté sur la nécessité de « poser le bon mot », de qualifier correctement ce qu’on lit, même s’il faut pour cela utiliser des termes qui semblent anachroniques. Plusieurs discussions récentes, de surcroît, s’interrogeaient sur la façon dont on pouvait réagir à un récit de viol de la part d’un⋅e proche qui n’utilisait pas le terme comme cadre d’analyse (en particulier le très bon billet sous forme de BD « Appeler un viol un viol »): peut-on imposer ce mot à quelqu’un qui ne l’utilise pas spontanément pour qualifier son expérience?

Après avoir lu le dernier ouvrage d’Annie Ernaux, Mémoire de fille, j’aimerais interroger et préciser cette position. J’essaierai ici de décrire mon inconfort et ma perplexité face à cet ouvrage (vraiment magnifique par ailleurs), en posant des questions auxquelles je n’ai pas forcément de réponse: si ce billet ne ressemble pas à grand chose, c’est normal.

Pour commencer, je reproduis l’extrait qui forme le récit de l’expérience sur laquelle Annie Ernaux revient dans son livre: sa première expérience sexuelle, en 1958, alors qu’elle est animatrice dans une colonie de vacances:

Ils sont dans sa chambre à elle, dans le noir. Elle ne voit pas ce qu’il fait. A cette minute, elle croit toujours qu’ils vont continuer de s’embrasser et de se caresser au travers des vêtements sur le lit. Il dit « Déshabille-toi ». Depuis qu’il l’a invitée à danser, elle a fait tout ce qu’il lui a demandé. Entre ce qui lui arrive et ce qu’elle fait, il n’y a pas de différence. Elle se couche à côté de lui sur le lit étroit, nue. Elle n’a pas le temps de s’habituer à sa nudité entière, son corps d’homme nu, elle sent aussitôt l’énormité et la rigidité du membre qu’il pousse entre ses cuisses. Il force. Elle a mal. elle dit qu’elle est vierge, comme une défense et un explication. Elle crie. Il la houspille: « J’aimerais mieux que tu jouisses plutôt que tu gueules! » Elle voudrait être ailleurs mais elle ne part pas. Elle a froid. Elle pourrait se lever, rallumer, lui dire de se rhabiller et de s’en aller. Ou elle, se rhabiller, le planter là et retourner à la sur-pat. Elle aurait pu. Je sais que l’idée ne lui en est pas venue. C’est comme s’il était trop tard pour revenir en arrière, que les choses doivent suivre leurs cours. Qu’elle n’ait pas le droit d’abandonner cet homme dans cet état qu’elle déclenche en lui. Avec ce désir furieux qu’il a d’elle. Elle ne peut pas imaginer qu’il ne l’ait pas choisie – élue – entre toutes les autres.

La suite se déroule comme un film X où la partenaire de l’homme est à contretemps, ne sait pas quoi faire parce qu’elle ne connaît pas la suite. Lui seul en est le maître. Il a toujours un temps d’avance. Il la fait glisser au bas de son ventre, la bouche sur sa queue. Elle reçoit aussitôt la déflagration de sperme qui l’éclabousse jusque dans les narines. Il n’y a pas plus de cinq minutes qu’ils sont entrés dans la chambre.

Je suis incapable de trouver dans ma mémoire un sentiment quelconque, encore moins une pensée. La fille sur le lit assiste à ce qui lui arrive et qu’elle n’aurait jamais imaginé vivre une heure avant, c’est tout. (p.43-44)

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L’homme parfait parle chiffons et lit des romans de filles

(même les critiques les plus stupides comprenaient que Hamlet n’était pas seulement l’histoire d’un type qui cherche à tuer son oncle, ou encore que La Ballade du vieux marin traitait d’autre chose que de la cruauté envers les animaux, mais il était surprenant de voir le nombre de gens pour qui les romans de Jane Austen n’étaient que de simples guides pour trouver l’Homme Parfait)

David Lodge, Changement de décor
(traduction d’Yvonne et Maurice Couturier)

Je suis la première à être énervée par la réduction des romans de Jane Austen à des histoires sentimentales en costume d’époque, réduction accentuée par certaines adaptations dans lesquelles la finesse et l’humour de l’oeuvre disparaissent au profit de mises en scène clicheteuses et surfaites (vous ne pensiez tout de même pas que j’allais commencer un billet sur Jane Austen sans cracher sur l’adaptation de 2005 de Pride and prejudice?).

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7 clichés se cachent dans ce gif, saurez-vous les reconnaître?

Certes, les romans de Jane Austen ne sont pas de simples guides pour trouver l’homme parfait. Faut-il pour autant considérer que cette dimension est secondaire (voire méprisable)? Raisons et Sentiments, Orgueil et Préjugés ou Northanger Abbey ne sont pas des « guides », mais la figure de « l’Homme Parfait » y est bien présente, à travers une série de personnages masculins engagent différents modèles de masculinité et de relation conjugale.

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur Darcy, bien sûr, mais je voudrais m’arrêter dans ce billet sur un personnage assez singulier de l’oeuvre d’Austen: Henry Tilney, le principal personnage masculin de Northanger Abbey, le premier roman achevé par Jane Austen, rédigé lorsqu’elle avait entre vingt-trois et vingt-quatre ans. Ce roman reste assez peu connu.

Ce qui caractérise le personnage d’Henry Tilney, c’est son goût pour des loisirs ou des centres d’intérêt traditionnellement féminins: les vêtements et les romans. Dans les deux passages où ces intérêts sont développés, on insiste à chaque fois sur l’étonnement que cela suscite chez les personnages féminins, et en particulier chez l’héroïne, Catherine Morland.

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Petit guide littéraire et mythologique pour violer mais pas trop violemment

[Avertissement: représentations picturales et récits de viols] 

« Si nos élèves avaient l’occasion de réapprendre par cœur un peu de notre poésie française, lire des œuvres de Ronsard comment pourraient-ils encore maltraiter une jeune fille ? »

Je sais bien que ça va finir par ressembler à de l’acharnement, mais je voudrais profiter de mon année d’agrégation pour répondre à une proposition de François-Xavier Bellamy, adversaire des ABCD de l’égalité et défenseur de la transmission de la culture française, de remplacer l’éducation à l’égalité par la lecture des poèmes de Ronsard. Il faut dire que c’est quand même osé: la solution semble tellement évidente, d’une simplicité qui lui donne une aura d’idée géniale – la réponse était donc, là, sous nos yeux, dans cet héritage culturel que nous avons renoncé à transmettre à l’école?

Je simplifie bien sûr, la solution, ce n’est pas seulement Ronsard, c’est aussi raconter le procès de Jeanne d’Arc, les recherches de Marie Curie (parce qu’on vous a déjà parlé d’une autre femme scientifique à l’école à vous?), mais surtout, surtout lire de la poésie parce que toute la finesse des relations entre hommes et femmes dans la culture française se trouve là. L’idée revient tout le temps dans les ouvrages, conférences, interventions de François-Xavier Bellamy, mais je vous cite juste un extrait de son audition au Sénat, le 19 Mars 2015.

« Je suis convaincu que [lutter contre le sexisme] n’est ni superflu ni irréaliste et doit constituer une priorité, ayant eu l’occasion de constater dans de nombreux établissements, notamment situés dans des zones défavorisées, que le sexisme est une réalité. […]

Il suffit d’ailleurs de s’intéresser à certaines productions de ce que l’on appelle les « cultures urbaines » pour constater que l’image de la femme y est souvent dégradée, maltraitée. Dans notre espace public même, nous devons reconnaître qu’à travers la publicité, le sexisme et la dévalorisation de la femme sont souvent une réalité. […]

Si, par miracle, nos élèves avaient l’occasion de temps en temps de réapprendre par cœur un peu de notre poésie française, lire des œuvres de Ronsard, Verlaine, Musset, Chénier, comment pourraient-ils encore mal parler à une jeune fille ou la maltraiter ? »

Il s’agit ainsi de dessiner un schéma binaire, d’opposer aux « cultures urbaines » (je ne pense pas qu’elles entrent dans la définition qu’a François-Xavier Bellamy de la culture), celles des « zones défavorisées », mais aussi celles de la mondialisation libérale ou de la société de consommation, la publicité en premier lieu, citée ici (je ne crois pas que par « espace public », FX Bellamy essaie de faire de l’humour sur le comportement de certains sénateurs à qui il s’adresse, malheureusement), à une culture française ancrée dans une tradition millénaire (Jeanne d’Arc), où se trouverait l’élaboration d’un modèle de relation entre hommes et femmes fondé sur le respect et la différence.

Cassandre, Europe et Danaé: l’imaginaire du viol dans le sonnet 20 des Amours

C’est vrai qu’à première vue, je trouvais ça mignon Les Amours, les 19 premiers sonnets, ça passait – certes, le côté Muse idéalisée je n’étais pas fan au départ, mais bon, c’est la poésie amoureuse du XVIè siècle, et ça ne peut pas être si terrible. Et puis, j’arrive au sonnet 20, et je me frotte les yeux, je relis trois fois, je regarde les notes, mais non, c’est bien ça:

Je voudroi bien richement jaunissant
En pluïe d’or goute à goute descendre
Dans le beau sein de ma belle Cassandre,
Lors qu’en ses yeus le somme va glissant.

Je voudroi bien en toreau blandissant
Me transformer pour finement la prendre,
Quand elle va par l’herbe la plus tendre
Seule à l’escart mile fleurs ravissant.

Je voudroi bien affin d’aiser ma peine,
Estre un Narcisse, et elle une fontaine,
Pour m’i plonger une nuit à séjour ;

Et voudroi bien que cette nuit encore
Durât tousjours sans que jamais l’Aurore
D’un front nouveau nous rallumât le jour.

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En lisant Virginia Woolf lire: un torrent de conscience féministe

I opened it. Indeed, it was delightful to read a man’s writing again. It was so direct, so straightforward after the writing of women. It indicated such freedom of mind, such liberty of person, such confidence in himself. One had a sense of physical well-being in the presence of this well-nourished, well-educated, free mind, which had never been thwarted or opposed, but had had full liberty from birth to stretch itself in whatever way it liked. All this was admirable. But after reading a chapter or two a shadow seemed to lie across the page. it was a straight dark bar, a shadow shaped something like the letter ‘I’. One began dodging this way and that to catch a glimpse of the landscape behind it. Whether that was indeed a tree or a woman walking I was not quite sure. Back one was always hailed to the letter ‘I’. One began to be tired of ‘I’. Not but what this ‘I’ was a most respectable ‘I’; honest and logical; as hard as a nut, and polished for centuries by good teaching and good feeding. I respect and admire that ‘I’ from the bottom of my heart. But–here I turned a page or two, looking for something or other–the worst of it is that in the shadow of the letter ‘I’ all is shapeless as mist. Is that a tree? No, it is a woman. But…she has not a bone in her body, I thought, watching Phoebe, for that was her name, coming across the beach. Then Alan got up and the shadow of Alan at once obliterated Phoebe.

Donc, j’ai lu To the lighthouse de Virginia Woolf. Si Agnès Varda a fait ce qui me manquait chez Bergman, Virginia Woolf, elle, m’a donné en quelque sorte ce manque chez Proust (il n’y aucune intériorité féminine chez Proust. Zéro. Enfin on sait qu’elle existe mais on ne peut jamais la connaître. Deal with it.)

Je voudrais cependant parler plus particulièrement d’une autre œuvre, son essai A room of one’s own, publié en 1929. La grande réussite de cet essai, c’est que Woolf choisit d’argumenter en représentant sa conscience féministe qui regarde le monde en cherchant ce qu’elle pourra bien dire à une conférence sur le thème « Women and Fiction » et ne cesse de se heurter aux manifestations du patriarcat à chacun de ses pas. Pour décrire le problème des femmes dans son rapport à la littérature, Woolf choisit de décrire un parcours de pensée où le patriarcat s’immisce sans cesse, où il est inévitable, où il suscite frustration, colère, tristesse, émotions qui sont au cœur de son argumentation, et lui donnent une puissance et une force singulières.

Ce parcours de conscience est justifié par la volonté de retracer la lente construction d’une « opinion » (ni une thèse, ni une argumentation) qui forme le motif principal de l’essai tout en laissant tout le poids rhétorique au reste, c’est-à-dire le récit de la conscience féministe à l’œuvre.

All I could do was to offer you an opinion upon one minor point – a woman must have money and a room of her own if she is to write fiction; and that, as you will see, leaves the great problem of the true nature of woman and the true nature of fiction unsolved.

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Être la bienvenue dans une oeuvre

Si vous faites des études de lettres, ou même avez l’occasion d’avoir des lectures imposées, vous savez que pour beaucoup de bouquins, on referme le livre avec l’impression d’avoir lu quelque chose de très bien écrit, de brillant, d’important dans l’histoire littéraire, etc. mais… Et puis il y a ces moments où la lecture apporte quelque chose de plus, où la lecture prend plus de sens, d’émotion, où elle acquiert une portée plus personnelle.

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Fun Home, Alison Bechdel

Je pense personnellement que cette réaction de lecture est pour moi, au moins en partie, liée au genre: à force de lire d’excellents livres écrits par des hommes qui y parlent d’hommes qui parlent de choses et d’autres et notamment des femmes à partir de leur point de vue d’hommes, même quand ces livres sont géniaux, magnifiques, émouvants, subversifs, tout ce qu’on veut, on a envie d’autre chose, on cherche le livre que l’on n’a pas encore trouvé, celui où la femme n’est pas seulement un acteur secondaire qui marque l’itinéraire initiatique du héros, où la femme n’est pas seulement une muse ou une tentatrice, celui où soudain nous nous mettons à penser avec une femme qui regarde le monde autour d’elle; une œuvre qui dérègle la définition calamiteuse du cinéma par François Truffaut:

Le cinéma est un art de la femme, c’est-à-dire de l’actrice.

Le travail du metteur en scène consiste à faire faire de jolies choses à de jolies femmes, et, pour moi, les grands moments du cinéma sont la coïncidence entre les dons d’un metteur en scène et ceux d’une comédienne dirigée par lui.

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« Je ne suis pas de ceux qui disent : ce n’est rien, c’est une femme qui se noie »: La Fontaine et le troll sexiste

Pour inaugurer ce blog, je donne la parole à La Fontaine en titre. Le point de départ: il y a tant d’innocentes lectures d’enfance, de films vus et revus, qui se heurtent un jour soudain, pour peu que nous ayons erré quelques heures, par hasard ou par ennui, sur la blogosphère féministe, à la violente prise de conscience : « hé, mais c’est super sexiste en fait ».

Blanche-Neige et les sept nains

« Siffler en travaillant »

La Fontaine fait partie des lectures d’enfance. Enfin du moins des premiers contacts d’un enfant scolarisé avec une littérature canonique, versifiée et de l’âge classique. Pourtant, pour la fable qui suit, « La femme noyée », l’évolution de ma réception et de mon interprétation du texte a été assez différente de mon rapport à d’autres textes classiques.

J’ai entendu cette fable assez tard (en hypokhâgne), lors d’une lecture publique consacrée à La Fontaine par Denis Podalydès, et commentée par Patrick Dandrey. C’était du grand du two-men show; l’ambiance se rapprochait plus d’un spectacle de Gad Elmaleh (un vers, rires, vers suivant, rires, deux vers, rires) que d’une conférence universitaire. Cette fable a reçu un accueil particulièrement hilare, et je me rappelle qu’elle m’a non seulement beaucoup amusée, mais aussi fascinée par ses deux premiers vers, franchement géniaux : « Je ne suis pas de ceux qui disent : Ce n’est rien / C’est une femme qui se noie ».

Je ne suis pas de ceux qui disent: « Ce n’est rien,
C’est une femme qui se noie. »
Je dis que c’est beaucoup ; et ce sexe vaut bien
Que nous le regrettions, puisqu’il fait notre joie;
Ce que j’avance ici n’est point hors de propos,
Puisqu’il s’agit en cette fable,
D’une femme qui dans les flots
Avait fini ses jours par un sort déplorable.
Son époux en cherchait le corps,
Pour lui rendre, en cette aventure,
Les honneurs de la sépulture.
Il arriva que sur les bords
Du fleuve auteur de sa disgrâce
Des gens se promenaient ignorants l’accident.
Ce mari donc leur demandant
S’ils n’avaient de sa femme aperçu nulle trace:
«Nulle, reprit l’un d’eux; mais cherchez-la plus bas;
Suivez le fil de la rivière.»
Un autre repartit: » Non, ne le suivez pas;
Rebroussez plutôt en arrière:
Quelle que soit la pente et l’inclination
Dont l’eau par sa course l’emporte,
L’esprit de contradiction
L’aura fait flotter d’autre sorte.»
Cet homme se raillait assez hors de saison.
Quant à l’humeur contredisante,
Je ne sais s’il avait raison;
Mais que cette humeur soit ou non ,
Le défaut du sexe et sa pente,
Quiconque avec elle naîtra
Sans faute avec elle mourra,
Et jusqu’au bout contredira,
Et, s’il peut, encor par delà.

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