Etudier la culture du viol dans la littérature : entretien avec Roxane Darlot-Harel

Pour ce nouveau billet, je vous propose une discussion avec Roxane Darlot-Harel, étudiante en Lettres, à propos de son mémoire de recherche sur la littérature libertine du XVIIIe siècle.

– Tout d’abord, merci beaucoup d’avoir accepté cet entretien ! Pour commencer, pourrais-tu résumer très rapidement le sujet de ton mémoire et la réflexion qui t’a conduite à travailler sur cette question ?

– J’ai travaillé en deuxième année de Master (2015-2016) sur « la culture du viol dans la littérature libertine du XVIIIe siècle » ; à force de lire des romans libertins (puisque je travaillais sur Crébillon et Vivant Denon en première année), je me suis rendu compte d’une constante, et j’ai voulu la mettre en lumière : les relations intersexuelles dans cette littérature (c’est-à-dire les relations entre les sexes, puisqu’on reste essentiellement dans un paradigme hétérosexuel) se construisent toujours sur une esthétique de la violence dans laquelle les femmes étaient des proies qui disaient « non » et les hommes des prédateurs qui cherchaient à mettre ces proies dans leur lit, et on veut nous faire croire que les femmes sont, dans l’histoire, manipulatrices, hypocrites, nymphomanes, tandis que les hommes sont finalement victimes de cette sensualité perverse féminine. Il s’agit en fait de faire penser au lecteur que, dans les relations sexuelles libertines, les femmes qui disent « non » veulent toujours dire « oui » mais ne peuvent pas à cause des convenances, et il s’agit donc de discréditer systématiquement la parole féminine : on ne peut pas croire les femmes, ces créatures assoiffées de sexe. Les femmes sont toujours coupables, même si stricto sensu, dans le texte, on lit un viol… ce qui rappelle étrangement les tendances actuelles à faire culpabiliser les victimes de violences sexuelles, à croire l’agresseur plus que la victime.

Il m’a donc semblé intéressant de mobiliser le concept ultra-contemporain de « culture du viol », ce qui n’avait jamais été fait auparavant dans la recherche, pour aborder cette constante de la littérature libertine (française, mais pas seulement) au XVIIIe siècle, et pour montrer en quoi nos conceptions sont, au XXIe siècle, largement héritées de cette période et de cette littérature. Car si la littérature libertine n’a pas inventé la domination masculine, le viol ou les violences sur les femmes en général, elle a largement contribué à modeler, cristalliser, orienter notre pensée.

Cela conduit, encore aujourd’hui, à interpréter des textes libertins écrits par des hommes sur les femmes, et mettant en scène des violences d’hommes sur des femmes, comme la description rose, idéale, froufrouteuse, de relations consenties et heureuses entre des hommes et des femmes libres de toutes conventions : il suffit de voir les expositions consacrées au XVIIIe dans les musées aujourd’hui pour se rendre compte que le libertinage est constamment envisagé comme quelque chose de beau, de doux, où la violence demeure une esthétique (et encore, quand on parle de violence) qui ne revêt aucune substance réelle. C’est contre ces préjugés faux que j’ai voulu m’élever dans mon mémoire, car il m’est apparu qu’idéaliser le XVIIIe était, non seulement dangereux, mais aussi contre-productif pour comprendre l’époque dans laquelle nous vivons.

– Oui, c’est très frappant dans ton mémoire, ce dialogue constant avec l’époque actuelle, les connaissances récentes sur les violences sexuelles, la culture du viol contemporaine et la réception de ces textes : tu commences ton mémoire en évoquent l’image que nous avons du XVIIIe siècle et tu achèves sur une comparaison avec le viol en France au XXIe siècle et avec les principales représentations sur le viol (sans cependant beaucoup insister sur les continuités avec les représentations fictionnelles dans la culture contemporaine, qui font souvent l’objet de critiques de la part des féministes).

Je voudrais revenir sur la mobilisation du concept de « culture du viol » : est-ce que pour toi c’est un concept qui a déjà été suffisamment « raffiné » pour être admis comme d’autres concepts des recherches féministes (par exemple, « domination masculine ») ou bien un concept encore complètement militant ? Est-ce que cela t’a demandé un travail d’adaptation aux méthodes de recherche ? Comment appréhender le terme de « culture », très fort, en lien avec cette littérature libertine qui forme un ensemble très circonscrit de représentations ?

Pour être crédible dans ce monde universitaire assez hétéroclite mais encore majoritairement (en France, du moins) réticent à l’utilisation de certains concepts récents, j’ai voulu appuyer mes méthodes de travail sur une recherche sémantique assez fine de mes « concepts-clés », mais c’est un travail que j’ai fait moi-même, sans véritablement m’inscrire dans telle ou telle perspective féministe. Personnellement, je n’adhère pas à un féminisme en particulier, et j’ai choisi de définir le féminisme de manière aussi vaste que neutre (du moins, je l’espère) comme « la volonté de parvenir à l’égalité entre les hommes et les femmes », ce qui m’a permis d’en faire un postulat de départ pour mon travail. J’ai défini la « culture du viol » en fonction de ce que l’on voit dans les médias, de la manière dont on en parle, mais aussi et surtout en me fondant sur mes propres observations, pour essayer d’échapper à la catégorisation de « travail partisan/orienté » et être aussi objective que possible. Bref, l’idée n’était pas de calquer un phénomène historique/culturel sur un concept existant, mais bien de mettre en rapport passé et présent en m’appuyant sur les textes.

Aussi, je ne pense pas que le concept de culture du viol soit militant (ou s’il l’est, il ne devrait pas l’être car je le vois comme quelque chose d’objectif), puisque j’ai cherché par tous les moyens possibles à le fonder sur mes analyses. Pour être plus exacte, je ne veux pas que ce concept soit militant : je veux qu’il devienne un outil d’analyse crédible et irréprochable. Bien évidemment, il m’a fallu me prémunir du reproche qu’on aurait pu me faire de n’être pas dans les clous de la recherche, car il demeure assez évident que je suis féministe, mais j’ai eu la chance d’avoir un directeur et un second membre de jury tous les deux féministes et sensibles à ces questions : j’ai pu me contenter de brefs avertissements au début de mon mémoire et de définitions assez neutres indépendantes des mouvements féministes en présence actuellement.

– Oui, je vois bien la difficulté, même si je ne sais pas si j’adopterais exactement la même position : la recherche « d’objectivité » me semble de plus en plus un moyen de rejeter certaines perspectives très fertiles, mais il n’y a pas du tout de tradition en études littéraires de convoquer ou de poser en début de travail un « point de vue situé » dans lequel on puisse inscrire ses recherches, comme cela se fait pourtant depuis un certain temps dans d’autres disciplines.

Sur la question de la « culture », une grande partie de mon travail a été d’investiguer tous les aspects qui participent à la mise en place de la culture du viol dans la littérature libertine au XVIIIe, dans tous les domaines, au XVIIIe et avant – donc dans le domaine médical, scientifique, religieux… C’est grâce à cette sorte de « mise au point » sur l’état de la domination masculine dans la société tout entière que j’ai pu étayer et construire mes analyses. Par conséquent, ça n’a pas été un travail strictement littéraire : j’ai dû aussi parler de sociologie et d’histoire des idées. C’est aussi ce qui m’a permis de rechercher une certaine objectivité, même si je sais bien que c’est un vœu illusoire !

En tout cas, j’ai utilisé des cadres de pensée qui commencent à dater un peu en féminisme, je suppose : les grands pontes, Bourdieu notamment. Cela m’a permis de poser des cadres, d’adopter une méthode, et aussi peut-être encore une fois de gagner en crédibilité : il me semble qu’on peut tout de même difficilement aujourd’hui prétendre que la domination masculine n’existe pas, et de brefs rappels me semblaient utiles, pour être bien comprise, de chercheurs aigris ou féministes, ou de simples lecteurs qui n’y connaissent rien. Je voulais être pointue et pédagogique en somme, parce que j’essayais d’être utile : je préfère une recherche universitaire qui puisse avoir des impacts, donner des clefs pour aujourd’hui. En y repensant, je pense que c’est aussi pour ça que j’ai voulu rester dans cette démarche très resserrée sur les concepts, à l’écart des féminismes actuels.

– Je profite du fait que tu abordes ton travail de contextualisation pour te demander ton avis sur un problème sur lequel je bute sur les rapports entre fiction et réalité d’une part, et entre présent et passé d’autre part : tu soulignes qu’on a dans les archives du XVIIIe des indices sur le sentiment de déshonneur des femmes, mais pas sur les conséquences du viol sur leur intimité, dans une perspective plus individuelle. Est-ce qu’on a une invisibilisation de ces réactions individuelles ou bien faut-il pour que cette expérience intime du viol soit possible, que certaines conditions culturelles et sociales soient réunies et ne l’étaient pas au XVIIIe ? Est-ce qu’il manque les outils de la psychologie, ou bien l’expérience est-elle étrangère à ce cadre postérieur ?

Je pencherais plutôt pour la seconde hypothèse : je pense que la psychologie manque pour avoir une idée des conséquences individuelles d’un viol sur une femme au XVIIIe. J’imagine qu’une victime devait ressentir un nombre incalculable d’émotions complexes, mais sans mots pour les définir et surtout sans la possibilité de s’exprimer, c’est compliqué. Il y a une invisibilisation évidente de la parole féminine (puisque ce sont surtout des femmes dont on parle), mais cette invisibilisation est aussi due à la culture de l’époque, où une femme ne peut pas écrire ou dire ce qu’elle veut, où on ne leur donne pas la possibilité, ou si peu, d’avoir une intériorité… et de l’extérioriser.

Ce n’est pas pour rien si, pour faire une brève digression, la littérature du XVIIIe est féminocentrée (on ne parle que des femmes) mais quasiment exclusivement écrite par des hommes (on recense deux autrices libertines, qui sont de très mauvaises écrivaines). On en revient à Virginia Woolf et à la possibilité d’avoir une chambre à soi : les conditions ne sont pas réunies pour qu’une femme ait le simple droit de penser son intériorité et ses émotions.

Cela est d’autant plus accablant si on parle de viol et qu’on ne croit pas les victimes, qu’on les accuse, etc. : comment se sentir légitime dans ces conditions à ressentir quoi que ce soit ? Comment imaginer que quiconque veuille vous écouter ?

– D’autant qu’on n’a pas vraiment d’archives personnelles sur cette question, comme tu le soulignes dans ton mémoire : si je ne me trompe pas, Vigarello a essentiellement des sources judiciaires, publiques. Caroline Muller, lorsque nous avions travaillé sur la question du viol, soulignait justement bien le rôle des écrits privés – dans son cas, les correspondances avec le directeur de conscience – pour verbaliser et construire une intériorité et pour représenter le viol ou les violences conjugales au XIXe siècle.

Il y a quelques traces dans des écrits privés oui, mais même dans quelques œuvres de  fiction au XVIIIe : Mme de Villedieu par exemple, dans son roman-mémoires Histoire d’Henriette-Sylvie de Molière, relate le viol de son héroïne. On peut se demander s’il n’y a pas là une forme d’exorcisation d’une expérience vécue. Et Mme de Villedieu, comme son nom l’indique, était une femme privilégiée de la noblesse, qui a obtenu le droit  et les moyens d’avoir un avis sur la question. Mais tout cela reste très rare, d’autant plus au XVIIIe…

– Pourrais-tu, pour donner un aperçu des grands axes de ta démonstration, commenter les citations placées en épigraphe de chaque partie ?

– D’abord, j’ai pensé ces épigraphes comme des allusions qu’on peut surtout comprendre, me semble-t-il, après avoir lu le mémoire. C’est un peu tordu de ma part, en particulier sur le choix de la première citation :

« Madame, vous ne savez ni vous défendre, ni crier ; vous êtes de toutes les femmes que je connaisse la plus propre pour un viol et la moins propre pour une jouissance » (Denis Diderot, Lettres à Sophie Volland, 4 août 1762)

En fait, ce n’est pas Diderot qui dit cela : il ne fait que citer dans sa lettre le propos d’un autre. J’ai trouvé extrêmement frappant qu’on puisse dire ça à une femme : cela met en exergue à quel point parler de viol est banal ; il est admis qu’on puisse dire à une femme qu’on ne va pas la respecter (pour reprendre les euphémismes et périphrases en usage au XVIIIe), parce qu’on fait peu de cas de son avis. La violence fait partie intégrante du quotidien. C’est ce que j’ai abordé en première partie de mon mémoire : la société, par tous ses aspects, encourage la culture du viol, si bien qu’on peut en arriver à dire à une femme qu’elle mérite bien de se faire violer – mais poliment, parce que tout de même, on est au XVIIIe siècle !

La seconde citation est intéressante car c’est un cas précis et fabuleusement clair de culture du viol :

« Il est malheureux […] que nous soyons ici sept hommes, tandis que nous n’avons que cinq femmes. En nombre égal, nous nous enivrerions exprès, afin de n’être coupables de rien de prémédité envers un sexe à qui nous devons infiniment de respect : chacun alors, en véritable insensé, épouserait sa voisine […] et demain, ajouta-t-il, on aurait beau se souvenir confusément de quelque chose, on ne conviendrait de rien » (André-Robert Andréa de Nerciat, Lolotte, J.-C. Abramovici, Paris, Zulma, 2001, p. 182)

Un personnage masculin prétend respecter la gent féminine, mais annonce des relations sexuelles (« épouser »), et la négation de ces relations sexuelles le lendemain. Donc, pas de respect… Mais on a en revanche une subversion du mythe de l’amour courtois dont je parle en deuxième partie, puisqu’on prétend être au service des dames alors qu’on agit, à l’évidence, pour son plaisir – puisque l’homme est prêt à tout nier le lendemain. C’est la culpabilité qui se nie elle-même : « n’être coupable de rien de prémédité ». C’est la culture libertine des jolies formules pour désigner une réalité sordide et faire croire que tout cela était un jeu innocent… (Comme quoi, l’alcool est déjà une excuse au XVIIIe !)

Enfin, et très simplement, la dernière citation met en évidence le discrédit du point de vue féminin :

« – Quel tableau vous faites Rosambert ! vous peignez la galanterie ; mais l’amour tendre et respectueux… – N’existe plus ; il ennuyait les femmes ! les femmes l’ont tué. – Vous n’estimez donc guère les femmes ? – Moi ! je les aime… comme elles veulent être aimées. » (Louvet de Couvray, Les Amours du chevalier de Faublas, M. Delon, Paris, Gallimard, 1996, p. 121)

Rosambert, le personnage libertin par excellence dans le roman dont il est question, parle du désir féminin comme s’il le connaissait mieux que les intéressées : nul besoin d’écouter une femme pour savoir ce qu’elle veut. Et nul besoin de les « estimer » : elles ne sont pas dignes d’être écoutées puisque leur bouche dit le contraire de leur sexe (c’est le principe des Bijoux indiscrets de Diderot, où les vagins parlent et contredisent la parole de leurs propriétaires). Et on est dans le paradigme type du libertinage : la galanterie a remplacé l’amour véritable : il n’existe plus que du libertinage, de la sexualité, des femmes avides de sexe qui ne veulent que cela (c’est comme ça qu’elles « veulent être aimées »).

– Tu mentionnes très rapidement dans ton mémoire l’effacement du viol dans la critique, à propos d’un texte de Crébillon, mais tu t’appuies essentiellement sur des chercheurs qui ont mis en valeur la violence de la littérature libertine – autrement dit qui ont travaillé directement sur ton sujet. Pourrais-tu développer la question du positionnement de la critique universitaire sur la question du viol dans les textes que tu as abordés ? On lit par exemple, même si ce n’est pas un texte universitaire, la position suivante dans le rapport de jury du concours de l’ENS de 2004, à propos des dissertations sur La Nuit et le Moment et Le Hasard au coin du feu de Crébillon : 

Il était nécessaire d’introduire quelque distance critique, ou du moins de ne pas reproduire comme vérités premières ce que les personnages de Crébillon semblent affirmer : ainsi l’indignation est déplacée devant les « viols » et autres « aventures de carrosse », quand on sait que l’évanouissement et la prétendue abdication de toute volonté sont les ressources habituelles des libertines pour ne paraître céder qu’à la force ; il s’agit de sauvegarder leur « honneur », ou du moins les apparences, en des situations qu’elles ont largement contribué à créer. Que la participation des femmes à ces jeux où elles sont toujours perdantes au regard de la société soit problématique, on le reconnaîtra volontiers ; mais ni Cidalise, ni Célie, ni Julie (dont le goût pour la science paraît moins grand que l’art de la provocation, sauf à la croire d’une rare stupidité) ne peuvent vraiment apparaître comme des victimes. Mais quoi qu’il en soit, réfléchir sur une telle question ne constitue en aucun cas le fin mot d’une « composition française », exercice fondamentalement littéraire.

– Il est vrai que je ne cite pas vraiment d’exemples : je me rapporte à ce que j’ai entendu, ou à ce qui m’a été par exemple relaté directement par M. Abramovici : lorsqu’il avait parlé de viol chez Crébillon à des collègues, ils étaient tous tombés des nues, choqués, voire indignés que l’on puisse penser ainsi. Je pense que ce sont justement les chercheurs non-spécialistes de Crébillon, des chercheurs plus anciens, ou quelques énergumènes contemporains que je ne citerai pas, qui ne conçoivent pas que l’on puisse voir des violences chez Crébillon. Car une lecture honnête, dépourvue des préjugés que j’ai mentionnés, ne peut nier que Crébillon mette en scène des viols, et pas seulement une galanterie esthétique consentie de part et d’autre.

La position du jury en 2004 me semble relever de cela : les examinateurs ne sont probablement pas des spécialistes qui ont décortiqué l’oeuvre dans tous ses aspects. La plupart des universitaires gardent en mémoire, je pense, cette idéalisation du siècle des Lumières, où toute violence est phatique, c’est-à-dire verbale, avec une fonction précise mais sans réalité, en oubliant (ou en ne connaissant pas assez) le contexte de la domination masculine dans la société, qui bien qu’évidente, n’intervient guère dans les exégèses consensuelles.

Cela commence dans l’enseignement de ces textes : pour avoir eu un petit cours rapide sur Crébillon en prépa, je peux dire que jamais on ne parle de ça : on ne fait que recycler les mêmes idées sur le libertinage, parce qu’on a pas le temps de creuser, parce que c’est facile, parce que la gauloiserie c’est typiquement français, comme dirait Christine Boutin. C’est l’idée défendue par Claude Habib, par exemple, qui voit les relations intersexuelles comme quelque chose dont la galanterie est partie prenante : c’est beau, c’est chouette, c’est la culture et la tradition, et pas besoin de voir plus loin, parce que parler des femmes comme ça, au fond ça veut dire qu’on les aime ! Et voilà le genre de raisonnements que l’on peut entendre… Je caricature évidemment, mais c’est tout de même plus simple d’omettre la violence, qui n’est pas une analyse purement littéraire, pour se consacrer au reste…

– Et pourtant, on se demande en quoi ignorer les … cinq ou six viols (j’ai perdu le compte) du court texte de La Nuit et le Moment est une démarche plus « littéraire » que de les mentionner en utilisant un mot juste…

J’aimerais revenir sur la lettre du texte, que tu évoquais. Il y a un paradoxe qui rejoint une difficulté que j’avais rencontrée pour certains textes : d’un côté, on présente le libertinage comme un ensemble de codes, de conventions purement littéraires, de l’autre, cette littérature repose, comme tu l’écris, sur une « mise en doute qui conduit à psychologiser à outrance des personnages et donc à faire dire au texte, non ce qu’il dit, mais ce qu’il veut nous faire croire qu’il dit ».

– Il y a effectivement un paradoxe dans cette littérature. Il est admis d’utiliser les cadres usuels du libertinage comme outil d’analyse, mais il n’est pas admis de l’analyser littéralement. En d’autres termes, on a tellement l’habitude de rabattre les concepts usuels sur un texte (ici, le libertinage de mœurs au XVIIIe), que les dépasser semble au mieux incongru, au pire inadéquat.

Mais ce qui est vraiment retors, c’est que les auteurs, consciemment ou non, inscrivent eux-mêmes leurs textes dans les codes de la galanterie en vogue à leur époque, pour qu’on les lise à l’aune de ces codes, en dépit parfois du bon sens… Plus retors encore Crébillon, qui me semble ainsi parachever brillamment (quoi qu’on en pense) la littérature libertine, en exploitant ces codes pour fausser l’interprétation de son propre texte. Ainsi, en écrivant des textes qui relèvent en apparence du libertinage de mœurs le plus banal en son temps, il incite le lecteur à croire que les femmes sont nymphomanes, qu’il n’y a pas eu viol, alors même qu’il fait pleurer, se débattre, et crier ses personnages féminins. Mais en jouant des préjugés sexistes, en donnant à son narrateur cynique la parole de sagesse, en utilisant divers procédés stylistiques qui décrédibilisent la parole féminine, il nous induit en erreur… Ce qui est un tour de force phénoménal !

Et on en arrive à un point où on veut bien que le libertinage soit un ensemble de codes, et où ce qui se passe dans le récit ne soit donc qu’un jeu, mais où l’on délaisse la lettre du texte car ce n’est pas une interprétation canonique : on aurait l’air d’omettre le contexte. Sauf que le contexte est mal interprété… Et qu’il faut l’analyser de nouveau, le contextualiser lui-même, le remettre en question, pour bien comprendre ce qui se joue dans le texte. Il faut finalement adopter une méthode cartésienne : oublier le contexte pour mieux le retrouver. Et il ne faut pas se laisser abuser par des auteurs qui sont le fruit de leur époque, voire qui s’amusent avec le fruit de leur époque pour brouiller les interprétations.

Je pense que le tout est de ne pas se contenter des grosses ficelles d’analyse qu’on nous présente et d’accepter d’en entendre de nouvelles. Partir de la lettre du texte n’est pas un gros mot, tant que l’on a les bons arguments, et que l’on accepte de bousculer un peu les conventions au lieu de s’y complaire parce que c’est plus simple ainsi. Bref, il ne faut pas négliger la spécificité d’un texte, et la noirceur réelle d’un contexte trop souvent embelli par la tradition. Il ne faut pas se laisser prendre au piège, et ici, tout ce qu’on nous a appris au préalable est peut-être plus un obstacle qu’un adjuvant à une compréhension nue de ce qui se passe dans le texte… quitte à recontextualiser correctement après, quand on a bien fait la démarche de repartir dépourvu des opinions de tout le monde.

– Ce qui est saisissant et qui m’avait déjà assez étonnée dans des textes que j’avais étudiés et qui se situaient plutôt dans la lignée d’une conception courtoise de l’amour (on peut lire à ce sujet l’article de D. Rieger sur l’écart entre « norme courtoise » et « réalité courtoise » dans la littérature médiévale …), c’est qu’on peut avoir dans un même système cohérent de représentations un effacement total de la violence du viol, et en même temps une idée précise du viol, voire une condamnation et une posture de refus du viol chez les personnages. Dans le cas de la littérature libertine, on trouve cette notion omniprésente du « respect », entendue souvent comme le fait de ne pas violer, alors que les personnages masculins passent leur temps à violer. Comment expliques-tu cette contradiction ?

– Je pense qu’on peut inscrire la contradiction entre le déni de la violence et sa condamnation dans une vision plus globale de la violence sous l’Ancien Régime. Condamner fermement le viol, tout en protestant de son respect absolu pour les femmes, pour l’aimée, permet justement de s’y adonner la conscience tranquille et de créer une rupture sophistique entre « le viol tel que je me le représente » et « le viol tel qu’il est ». Ainsi, si la fille ne se débat pas assez, ou si elle est amoureuse de son agresseur, ou si l’homme a un désir sexuel ingénu, ou s’il croit voir qu’elle refuse par peur de l’opinion des autres (etc.), ce n’est pas vraiment un viol, ce n’est pas ce concept évanescent, verbal, affreux, condamné de mort par la loi, qui ne correspond pas à l’expérience du violeur.

Il y a donc une rupture entre le dit et le fait, qui passe par exemple dans Les Amours du chevalier de Faublas par l’opposition entre Faublas, l’ingénu nymphomane (j’utilise ici ce terme pour un homme) plein de bonnes intentions et gentil, et Rosambert, le traître, le collectionneur de femmes cynique, l’ami qui pervertit, bref, un personnage aussi sexuel que le héros, mais présenté de manière beaucoup moins manichéenne. C’est donc une différence tout à fait formelle et superficielle. Faublas est plein de bonne foi dans son amour pour la parfaite et très rousseauiste Sophie, tout comme il est plein de bonne foi dans son amour pour ses amantes quand il trahit Sophie sans cesser de l’aimer, tout comme il est de bonne foi quand il force sa Sophie à coucher avec lui sous le prétexte de l’amour fou qu’il lui porte et de son absence totale de contrôle de ses propres pulsions sexuelles : si nymphomane il y a, on voit bien que ce n’est pas chez les personnages féminins… Il est dédouané par le fait qu’il soit jeune, beau, attachant, et que Sophie soit son monde, puisque le roman n’est que le récit de la recherche par Faublas de son amoureuse disparue. Comment rapprocher ce héros léger et infatigable de l’image d’un violeur ? C’est déjà bien plus facile avec le libertin Rosambert, qui pourtant viole a priori moins de femmes que son jeune disciple Faublas…

C’est exactement le procédé dont je parlais de différenciation entre la lettre du texte et nos représentations : l’homme est justifié par le contexte, par ses intentions, par son caractère, par tout un tas de choses qui n’ont rien à voir avec ses actes. Et si cela existe dans la littérature, cela existe de la même manière dans la réalité : on n’a gardé la trace que de quelques condamnations à mort pour viol au XVIIIe siècle, tous perpétrés sur des enfants (la plupart sur des enfants de moins de cinq ans, si ma mémoire est bonne…) alors que la loi n’est pas si restrictive : un viol est puni de travaux forcés ou de mort, point. Mais si on ne croit jamais qu’une femme soit vraiment violable/violée, si l’homme a des excuses, cette condamnation est juste apparente… Et la condamnation verbale de la violence envers une femme est aussi virulente que le viol est omniprésent dans la littérature – et dans la société, semble-t-il. Il n’est pas difficile de faire le parallèle avec aujourd’hui…

– Oui, en effet, le parallèle saute aux yeux dans cette différenciation des personnages. En lisant La Nuit et le Moment, je m’étonnais de trouver cependant ces contradictions pour un même personnage, voire pour une même situation : Clitandre nous dit en quelque sorte, lorsqu’il raconte à Cidalise ses « conquêtes », « j’ai fait ainsi car ce n’est pas mon genre de violer des femmes, mais finalement, j’avoue, elle me provoquait et continuait de refuser et c’était tentant, je perdais patiente donc je l’ai violée, après cela je me suis excusée mais en fait c’était purement formel car ce n’était pas vraiment un viol puisqu’elle le voulait bien un peu puisqu’elle ne refusait pas tant que ça ». C’est bien sûr le processus que tu décris, mais je trouve qu’il y a vraiment quelque chose de très saisissant à la lecture, lorsqu’un même acte, unique, est successivement envisagé avec les deux valeurs (viol / non-viol). Autrement dit, j’ai l’impression qu’il n’y a pas seulement cette « ambiguïté » d’une unique représentation essentielle à l’esthétique érotique du XVIIIe siècle, mais aussi une ambivalence qui se traduit par deux représentations complètement contradictoires d’un même acte, puisqu’une qualification fonctionne en niant l’autre. Pourtant, l’idée de respect reste une notion partagée par les interlocuteurs, et elle est essentielle à l’interaction même si elle ne correspond aucunement aux faits.

Cela me faisait penser à l’opposition entre les hommes et une partie des femmes dans le devis de la dixième nouvelle de L’Heptaméron. Il y a des différences idéologiques entre les personnages, et certaines femmes sont horrifiées des tentatives de viol de l’amant, tandis que les hommes justifient son comportement comme conforme à son devoir d’amant. Mais ces personnages partagent bien une référence commune : l’idée du bon amant. On peut ainsi justifier le viol, incompatible à première vue avec les valeurs partagées par une société, sans en sortir véritablement parce que ces valeurs partagées masquent la coexistence d’interprétations très différentes de la violence et du rapport de pouvoir qu’impliquent ces valeurs.

– Il y a effectivement une juxtaposition d’interprétations complètement hétéroclites de la violence, mais référence commune du « bon amant » est, dans la littérature libertine du XVIIIe siècle, plus un prétexte qu’un idéal de bonne foi. C’est pour cela que j’ai parlé de l’amour galant comme d’une subversion du mythe de l’amour courtois : les personnages masculins, les hommes, se donnent bonne conscience avec un idéal chevaleresque ou des protestations d’innocence, pour mieux parvenir à leurs fins, pour mieux réaliser leur virilité, pour concurrencer les autres amants, pour s’innocenter eux-mêmes : c’est cette singularité qui m’interroge, ces entités masculines comparées en permanence à des animaux sans que personne ne s’en indigne, comme si c’était bien cette bestialité qui réalisait l’homme comme mâle. Bref, je m’éloigne un peu, mais je pense que la littérature libertine au XVIIIe comporte beaucoup plus de cynisme, un cynisme plus structurel, qui s’incarne dans l’absence de voix féminine, ce qui est bien différent de ce qu’a pu écrire Marguerite de Navarre. C’est parfois un cynisme qui se veut léger ou qui ne se sait même pas, mais je crois que le libertinage de mœurs est bien loin des considérations sur un idéal chevaleresque, courtois, précieux… traditionnel.

– La littérature libertine, alors même qu’elle est essentielle à l’image que nous avons du XVIIIe siècle, est plutôt en marge du canon littéraire enseigné, sauf Choderlos de Laclos et un peu Crébillon, et encore plutôt dans le supérieur. Pourquoi avoir choisi la littérature libertine en particulier ?

– Pourquoi la littérature libertine ? Ma réponse va sans doute me discréditer complètement : au départ, j’ai simplement choisi de travailler cette littérature parce que simplement, j’adorais ça ! Lire du porno d’il y a trois siècles, c’est complètement excitant. J’ai tout particulièrement aimé Crébillon quand je l’ai lu dans le supérieur, j’en suis tombée amoureuse : toutes ces circonvolutions pour ne parler de rien, cette ironie, cette finesse, ça m’a plu. Puis j’ai voulu travailler sur lui et sur Vivant Denon en Master 1, ce que j’ai fait, et au fil de mes lectures, après une année éprouvante car mon sujet m’a rapidement ennuyée (je travaillais sur la dégradation du sentiment amoureux dans Les Égarements du cœur et de l’esprit et Point de lendemain, et de façon secondaire dans Le Paysan parvenu et Les Liaisons dangereuses), la notion de culture du viol dans toutes les lectures que je faisais m’a sauté aux yeux. Je suis sur un site de critiques (SensCritique), j’en parlais dans mes critiques, et ça m’a passionnée ! Je me suis dit qu’il fallait que je fasse ce travail spécifique, et ma propre vision de cette littérature a radicalement changé, en l’espace d’un an… 

– Quels liens vois-tu avec les autres productions littéraires du XVIIIe siècle ? Est-ce que la littérature libertine est juste « plus frontale » mais représentative ou a-t-on au contraire des contre-discours dans la littérature qui aborderaient le viol d’une façon différente ? Qu’est-ce qu’on a « en face » ?

Il y a de nombreux liens entre la littérature libertine et les autres productions littéraires du XVIIIe siècle : un des principaux points communs serait le féminocentrisme, c’est-à-dire, l’intérêt pour les personnages féminins, que l’on fait parler ou non, mais qui sont toujours, et c’est quand même incroyable, écrits par des auteurs masculins. De ce point de vue, la littérature libertine est en effet plus frontale, mais elle représente bien le point de vue général que les auteurs ont des femmes, que ce soit dans la fiction ou sur d’autres supports. Diderot, Rousseau, Voltaire… la plupart des hommes des Lumières sont de grands misogynes, à des degrés divers. 

Il y a peu de contre-discours. Montesquieu peut-être, dans Les Lettres persanes notamment, où il montre bien la non-viabilité du sérail, et encore, c’est justement pour mettre en lumière le despotisme à l’égard des femmes ailleurs, sans remettre en question le sexisme occidental. Un auteur intéressant néanmoins serait Challe, qui dans Les Illustres Françaises, un merveilleux roman oublié, propose, au milieu de nombreux paradigmes sociétaux typiques, discrètement, une autre voie, à travers la parole d’une veuve qui veut gagner sa liberté et être une personne à part entière (en revanche, il n’aborde pas la question du viol). Mais c’est ténu, inconnu, et bref. Et ce n’est pas un roman libertin. Par conséquent, on peut dire que la littérature libertine met en évidence (ou plutôt, devrait mettre en évidence, puisque ça n’a guère été étudié) une vision des femmes globale, commune à l’ensemble de la littérature et de la société du temps.

Les quelques autres voies sont extrêmement marginales. Comme je l’explique dans mon mémoire, la plupart des œuvres qui voudraient s’opposer à la manière dont le viol est perçu, reconduisent le sexisme en voulant s’opposer à cette vision dominante, par exemple en inversant les valeurs (la femme devient symboliquement un mâle) ou alors en réduisant les femmes à des êtres fragiles et traumatisés, incapables de se défendre et d’exister par eux-mêmes. Pour être plus précise, je dirais donc qu’on sort extrêmement rarement de paradigmes sexistes et misogynes : je pense à Challe et à un petit roman anonyme intitulé Hipparchia, histoire galante. La littérature libertine, dans l’ensemble, ne fait que conforter et cristalliser les préjugés du siècle.

– Je voulais partir d’une impression personnelle, et reprendre l’idée de cynisme, même léger, que tu as développée, pour poser une question sur le positionnement auctorial et les effets de réception. J’ai souvent trouvé que les œuvres de Choderlos de Laclos et de Crébillon invisibilisaient moins les violences que celles de Marivaux et de Beaumarchais, où l’euphorie et la mise en scène d’une certaine sociabilité masquent finalement très efficacement les rapports de pouvoir, mais cela ne s’explique pas forcément par une intention réellement concordante avec mon point de vue féministe de la part de ces auteurs : c’est peut-être ce cynisme qui rend en fait les rapports de pouvoir plus clairs pour la lectrice féministe que je suis. Est-ce que c’est une impression que tu partages ?

Pour prendre un exemple, à propos de la tentative de viol de Mme de Lursay dans Les égarements du cœur et de l’esprit, on lit « persuadé qu’intérieurement elle souhaitait d’être vaincue ». Le dispositif énonciatif pose une difficulté des romans du XVIIIe : est-ce qu’on n’a pas là justement un dévoilement du présupposé mensonger qui permet à Meilcour de tenter de violer Mme de Lursay ?

– Je ne suis honnêtement pas persuadée que Laclos et Crébillon invisibilisent moins les violences que Marivaux et Beaumarchais. Bien sûr, pour nous universitaires féministes sensibles à ces questions, cela semble évident, dans ce contexte très sexuel, très centré sur les relations intersexuelles, mais pour le lecteur lambda, je ne suis pas persuadée que la différence soit éclatante. Je pense donc que oui, le cynisme nous aide à percevoir les rapports de forces.

Pour reprendre ton exemple Meilcour/Lursay, je pense que mon analyse vaut également : le lecteur lambda (moi aussi, lors de ma première lecture) percevra Meilcour comme un sot car il ne séduit pas Hortense ; cependant, il ne le prendra pas pour un sot, ou pour un violeur, quand il tente de faire violence à Mme de Lursay. Seule une lecture affûtée, attentive aux dispositifs stylistiques de Crébillon, pourra déceler le jeu. Crébillon joue car Mme de Lursay est la seule qui a l’honnêteté d’exprimer ses sentiments dans Les Égarements du cœur et de l’esprit, et pourtant elle n’est jamais prise au sérieux par qui que ce soit : les libertins ont l’apanage du discours séduisant, cynique, etc. Les intentions de Crébillon sont à l’évidence de montrer la bêtise de son héros, mais c’est paradoxalement ce héros qui gagne l’affection, l’identification du lecteur, et pas Mme de Lursay, toujours vue à travers le prisme de la manipulation, de l’hypocrisie, de la sensualité féminines (dès le moment où le monde (et pas l’auteur) la catégorise comme une prude de surface). Meilcour est un idiot qui se trompe en interprétant les souhaits de sa proie, et c’est très certainement ce que l’auteur pense. Pour autant, ce n’est pas une lecture immédiate, c’est une lecture qui exige de se départir des préjugés antiféminins si bien exploités par un auteur retors (et donc, passionnant). Disons que, si tout le monde était au fait du fonctionnement de l’écriture crébillonienne et des idées avec lesquelles il joue, on pourrait peut-être parler d’un « dévoilement » (qui demeure relativement subtil, au vu du contexte et de l’ethos de chacun des personnages) du présupposé faux qui incite Meilcour à tenter de violer Mme de Lursay.

– Tu mentionnes à plusieurs reprises des discours de personnages féminins qui se plaignent de la domination masculine, dans des œuvres libertines. Est-ce que ces discours sont placés là pour être démentis par l’œuvre, ou au contraire pour rendre l’interprétation plus complexe, ou pour d’autres raisons encore ? Si ces discours sont représentés dans la fiction, on peut supposer que c’est parce qu’ils existent, alors pourquoi les mettre en scène ? Tu cites plusieurs exemples dans la littérature libertine, je pense aussi à la tirade de Marceline, ou à la lettre de Roxane à la fin des Lettres Persanes, que tu mentionnes dans ton mémoire. Est-ce qu’il y a un impensé total dans les romans libertins, un décryptage éventuel ou une légitimation constante face à un discours proto-féministe qui commence à penser la violence de genre au XVIIIe ?

– C’est une question intéressante. Les exemples que je cite dans la littérature libertine sont en particulier les discours de Mme de B*** et de la comtesse de Lignolle dans Les Amours du chevalier de Faublas. Il me semble qu’ils sont là pour mettre en perspective le discours dominant masculin, de manière incontestable, et pas forcément dans le but d’être démentis par l’ensemble de l’oeuvre. Faublas est un roman extrêmement long, riche, complexe, qui multiplie les points de vue, les aventures, les émotions, pour se clore sur une morale très sombre qui implique notamment la mort d’une amante : des discours « féministes » ou du moins critiques des souffrances de la condition féminine, font sens dans cette oeuvre immense, et montrent la grande sensibilité de l’auteur, Louvet de Couvray, à cette question, mais je ne crois pas qu’il y ait derrière une volonté d’émancipation de la « classe » des femmes ; il s’agit de protester contre des injustices localisées, et puis d’ajouter au romanesque de l’oeuvre, aussi, très simplement, par une distrayante… voire séduisante virilisation des femmes. Louvet de Couvray met en  scène les souffrances des femmes comme quelque chose de passager, presque comme un caprice qui passe dès que les femmes se sentent vengées aimées de leur amant. Par ailleurs, Faublas a été écrit à la fin du XVIIIe, en pleine Révolution française, où quelques voix féministes commencent à s’élever ; la littérature libertine commence à prendre de l’essor à partir des années 1730 environ, on en a donc un pan immense qui, concrètement, ne s’interroge pas beaucoup sur les questions des droits humains, en particulier pour des auteurs issus majoritairement de l’aristocratie…

Dans la littérature libertine, on pense en général très peu les souffrances de la condition féminine. On les entrevoit chez Crébillon, mais ce n’est pas vraiment son souci principal, à mon avis. Tous les discours qui pourraient avoir l’air de défendre la cause des femmes sont très minces ou évanescents, voire simplement aussi sexistes que le discours auquel ils s’opposent (dans L’Histoire de Madame de Luz de Pinot Duclos par exemple, où les multiples et affreux viols subis par l’héroïne ne font que souligner la faiblesse des femmes, l’inutilité de leur vertu, que l’auteur prend un plaisir vraiment malsain à peindre).

– Pour rebondir sur le plaisir de lire des romans libertins que tu mentionnais, je voulais te demander si selon toi cette étude ouvre davantage les textes, ou bien met à distance et rend impossible au contraire tout un plaisir fondé sur le postulat critique initial qui souligne leur subtilité dans l’analyse des interactions humaines (par exemple pour Crébillon) ? Est-ce qu’on peut encore en dire quelque chose qui ne soit pas bloqué par l’idéologie de la culture du viol, qui est souvent centrale ? Toutes les œuvres ne fonctionnent pas de la même façon bien sûr. Est-ce que tu penses que le fonctionnement idéologique de ce plaisir de lecture est compatible avec une lecture critique ? Est-ce qu’on peut continuer de s’identifier à tous les personnages par exemple, se fondre dans leur légèreté pour goûter la finesse de langage quand la violence nous saute aux yeux ? Et est-ce que ta propre lecture a changé avant et après ton travail d’approfondissement de cette question ?

– Si la problématique de la culture du viol est centrale dans l’analyse des œuvres libertines, puisqu’elle s’applique aussi bien aux relations sexuelles qu’aux relations intersexuelles de manière générale, et que cette littérature ne parle presque que de ça, je pense qu’on peut l’aborder sous d’autres angles, et qu’on ne peut pas la réduire à ça : outre ce caractère commun à toutes les œuvres, chacune a sa spécificité. Il y a beaucoup de ce qu’on appellerait aujourd’hui la « littérature de gare » dans ces fictions libertines, mais pas seulement ! Il y a encore un grand nombre d’œuvres méconnues : si une fois qu’on a parlé de culture du viol, tout a à peu près été dit sur Laclos ou Crébillon, il y a encore beaucoup à dire sur, par exemple, Louvet de Couvray, Nerciat, ou encore le roman apocryphe Histoire de Dom Bougre.

Il y a plein de choses passionnantes dans ces œuvres ; la lecture critique n’est donc pas, pour ce qui me concerne, un obstacle au plaisir de la lecture. Car si l’on doit renier ou simplement mettre à distance toute littérature au contenu sexiste, ma foi, on ne lit plus grand-chose, puisque la culture du viol, la domination historique masculine est omniprésente, et quand je dis omniprésente, je ne m’arrête pas au XIXe siècle. Une fois qu’on a les clefs de lecture en main, avec du recul, on peut encore se laisser embarquer, en particulier pour ce qui est des œuvres pornographiques, parce qu’il ne faut pas passer à côté d’une réaction propre au lecteur contemporain : lire du porno du XVIIIe, c’est drôle. Ça peut être excitant, mais c’est d’abord réjouissant, c’est tellement léger, même quand c’est horrible, que quand on aime lire, il est difficile de résister au charme rafraîchissant et un brin malsain (ne nous le cachons pas) cultivé par la pornographie au XVIIIe : après tout, c’est fait pour embarquer le lecteur…

Si on parle des romans libertins de l’aristocratie, c’est-à-dire de ceux qui parlent de la galanterie dans l’aristocratie, ainsi Les Liaisons dangereuses ou Les Égarements du cœur et de l’esprit, c’est peut-être plus difficile d’adopter un mode de lecture « naïf », au sens où ce ne sont pas du tout des œuvres légères, sur tous les plans : critique sociale, cynisme, décortication des ficelles du milieu aristocratique… Mais dans l’absolu, ce sont des livres à lire pour la vision du monde qu’ils proposent : qu’elle soit plaisante ou non, elle reste captivante. C’est une question plus vaste, mais je fais une différence nette entre l’idéologie d’une oeuvre et le plaisir qu’elle m’apporte – ce fameux débat vieux comme le monde sur la différenciation entre l’auteur et son oeuvre.

Ainsi, je ne sais pas si l’outil d’analyse « culture du viol » ouvre les textes : en tout cas, il les inscrit dans un contexte de domination masculine essentiel, mais il faut se prémunir de la tentation de les fermer, de refuser de les aborder, de les réduire à cela. J’arrive encore pour ma part à m’identifier aux personnages, à les aimer, la seule différence c’est que j’ai dorénavant envie de crier « CULTURE DU VIOL » toutes les trois lignes et que j’ai un sourire aussi cynique que les livres de Crébillon au coin de la bouche.

Mais je confesse, qu’après deux ans à ne lire que cela, on arrive un peu à saturation, car on retrouve constamment les mêmes mécanismes quand on étudie autant un type de littérature très spécifique ; par conséquent, je n’ai plus très envie de lire du Crébillon, quand bien même sa langue est aussi emberlificotée que magnifique, car je pense avoir fait un peu le tour !

– Enfin, si tu devais conseiller des lectures à une personne qui souhaite découvrir la littérature libertine ?

– Les Égarements du cœur et de l’esprit, le plus connu et peut-être le plus simple et représentatif tout à la fois. Evidemment Les Liaisons dangereuses de Laclos, qui reste un monument (je m’identifie d’ailleurs personnellement très bien à Valmont et à Merteuil…). Si on aime les pavés, je reviens toujours à Louvet de Couvray, Les Amours du chevalier de Faublas, qui est certes très long, mais aussi très simple, très prenant, et bourré d’aventures. Pour de la vraie pornographie, Nerciat constitue une bonne initiation, Le Doctorat impromptu par exemple, ou alors Dom Bougre, attribué à Gervaise de Latouche, facile à lire, croustillant, avec une bonne dose d’épisodes dérangeants, mais toujours traités sur le mode de la légèreté. S’il fallait n’en lire qu’un, si on est un peu dépassé, qu’on aime lire des choses courtes, le petit roman de l’aristocratie Point de lendemain, de Vivant Denon : c’est frais, léger, merveilleusement bien écrit, et puis, c’est une femme qui se joue des hommes, ce qui ne laisse pas d’être appréciable…

Pour poursuivre

–  J’ai consacré un billet à cette question chez Beaumarchais : « Un viol disparaît: zone grise et mère coupable ». Le billet de Maxime Triquenaux, publié au même moment sur son carnet de recherche, abordait plus largement le problème de la culture du viol et de la réception de la littérature du XVIIIe siècle : « Laclos, Casanova et la culture du viol, ou du danger de fétichiser le XVIIIe siècle ».

–  Un article universitaire a été consacré au viol chez Crébillon : Jean-Christophe Abramovici, « Anatomie d’un récit de viol : La Nuit et le moment de Crébillon », dans Violence du Rococo, dir. Jacques Berchtold, Christophe Martin, René Démoris, Presses Universitaires de Bordeaux, 2012, p. 285-297.

–  Sur les enjeux de l’enseignement des textes représentant plus largement des violences sexuelles, j’ai écrit il y a quelques temps un billet de synthèse, « Le viol en littérature: perspectives d’enseignement ». Le compte-rendu de l’atelier qui s’est tenu à l’ENS de Lyon en novembre 2016 sur cette question est également disponible sur le blog de l’association Les Salopettes.

 

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