Des violences sexuelles chez la Comtesse de Ségur ? Un débat entre lectrices, en 140 caractères

Comme j’ai déjà écrit un billet aujourd’hui, j’en poste un deuxième, mais cette fois en gardant les mains dans les poches.

Caroline Muller, chercheuse en histoire (très bientôt docteure !), a proposé hier sur twitter une lecture de la Comtesse de Ségur avec son regard d’historienne sur les enjeux sociaux et culturels des situations représentées. Julie Giovacchini est intervenue à propos du troisième chapitre de Diloy le chemineau, pour discuter de l’éventuelle présence de violences sexuelles dans l’oeuvre.

Leurs échanges sont passionnants du point de vue des tensions entre contextualisation culturelle et regard anachronique, montrent la nécessité de sortir du texte dès que l’on veut discuter des violences sexuelles et mettent bien en avant les effets de lecture que produisent nos savoirs sur les mécanismes typiques d’invisibilisation des violences sexuelles sur des textes qui peuvent avoir une toute autre fonction tout en les mettant en scène.

Bref, j’ai pensé que cet échange pouvait compléter sous un autre format les réflexions amorcées ici (mais aussi par Caroline Muller dans son carnet de recherche) sur les violences sexuelles dans les textes. Je les remercie de m’avoir permis de reproduire leur discussion. Bonne lecture !

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– J’ai relu Diloy le chemineau cet après midi. L’histoire est simple : on suit les aventures d’une famille noble, les Orvillet, et leurs relations à leur voisinage – et surtout la façon dont les enfants sont éduqués. L’histoire tourne autour de la jeune Félicie qu’il faut réformer car elle a de « grands airs » c’est-à-dire que, consciente de sa position sociale de fille de comte, elle méprise ceux qu’elle appelle « les sales paysans ». Tout le livre raconte comment sa famille vient à bout de son mépris (de classe), livrant au passage la vision du monde de la Comtesse de Ségur. Evénement de départ : après avoir quitté sa bonne suite à une querelle, Félicie croise un jour dans le bois Diloy le chemineau qui veut l’aider à dépasser un tas de bois sur le chemin ; il lui saisit la main pour l’aider et elle l’abreuve d’injures. L’homme est ivre, corrige Félicie (elle a presque douze ans) sans comprendre que c’est la fille du comte. L’histoire du livre est celle de cette relation et l’occasion pour la Comtesse de dire plusieurs choses à travers la bouche de la mère de Félicie : 1/ les châtiments corporels sont une brutalité (un débat du temps de la Comtesse) ; 2/ Diloy se repent, et se tait – à cause de l’honneur de Félicie. A la suite de cela, Diloy sauve la vie à plusieurs membres de la famille ; il intègre le service de Mme d’Orvillet (ce qui ne plaît pas à Félicie).

– Personnellement, je bloque à cause de cet aspect. Félicie subit une agression avec dimension sexuelle (la « honte » revient chaque page) et le message de toute sa famille et du livre, c’est « tu l’as bien cherché » et « surtout tais-toi, pardonne et embrasse ton agresseur ». Il y a un implicite très gênant à ce niveau – tellement gênant que je me suis toujours demandé s’il n’y avait pas un traumatisme réel derrière. Une fessée sur une jeune fille, c’est très ambigu. Surtout à une époque où on ne montre pas ses jambes. La description de la scène est terrible.

– Je ne suis vraiment pas sûre que la Comtesse ait dissimulé une agression sexuelle dans cette scène, vraiment. L’enjeu ici c’est vraiment la fessée : à cette époque la « honte » peut être suscitée par le simple fait d’être brutalisée par « l’inférieur » socialement. Le problème de l’honneur est lié à la classe et aux rapports de pouvoir (d’ailleurs c’est explicite).

– Le propos est clairement celui que tu dis, je suis bien d’accord. C’est ma gêne personnelle, je lis ça autrement. On dit à Félicie qu’elle est gênée parce qu’elle est orgueilleuse, mais qui écoute sa version ?

– Mais, on la connaît, puisqu’on nous la donne ? je veux dire, le dispositif narratif nous la donne ? Et ce n’est pas ce qu’on lui dit : on comprend une gêne liée à l’écart social des deux, pas à la fessée elle-même.

– Le dispositif narratif ne nous donne jamais accès à la psyché de Félicie, de fait.

– Certes, mais on nous décrit précisément la scène et pas de mention d’une agression à caractère sexuel (même si elle a pu être vécue ainsi). C’est difficile de faire la part des choses dans une société du XIXe qui sur-sexualise toute atteinte au corps, c’est vrai.

En effet, on a la version du chemineau, c’est juste – il raconte la scène à Germain. Elle lui crache à la figure, il répond : « pour le coup c’était trop fort. Je casse une baguette, j’empoigne la petite et je la corrige ». La bonne la trouve recroquevillée ; on nous dit ensuite qu’elle a des contusions partout sur le corps.

– Les coups partent parce qu’elle se débat violemment en refusant qu’il la touche.

– Oui, mais sur cette question du contact avec les « paysans », il y a un passage avant sur son dégoût de leurs mains « sales ». La première fois que la question d’un contact éventuel avec les paysans se pose, c’est le sujet de la classe qui prime.

– Il y a cette formule : « elle a eu beau se débattre, elle en a eu tout de même et c’était bien fait » en riant… En fait ce chapitre est très caricatural sur le plan du dispositif : la forêt, l’inconnu, la bonne qui s’inquiète des mauvaises rencontres.

– C’est vrai. Je n’avais pas lu ça comme ça ; et il est ivre.

– Il y a peut-être aussi une intention derrière cette mise en scène ?

– Ça me rappelle les contes pour enfants, tiens, avec le réseau de sens souterrain.

– Oui ! Comme s’il y avait un genre de mise en garde.

– De fait Félicie a une phobie du contact. Même les gâteaux touchés par les paysans à la noce !

– Là où ça ne colle pas trop, c’est la suite ; un agresseur sexuel de cette classe (j’insiste) ne serait pas intégré ainsi : si je me rallie à ton point de vue, je ne comprends pas bien – culturellement – la suite, ce n’est pas logique.

– Oui c’est vrai. De toute façon, vu le public auquel elle s’adresse, il est exclu que ce soit explicite. Deux options alors : soit il s’agit d’écrire intentionnellement un sous-texte qui décrit une censure familiale autour d’une agression ; soit c’est quelque chose qui déborde malgré l’autrice roman et on entre dans la psychanalyse – l’angoisse de la forêt chez Ségur est déjà documentée je crois.

– La suite n’est pas du tout logique si il y a vraiment eu agression sexuelle. Je penche fort pour la seconde  : car si cela faisait partie du conscient l’homme n’aurait pas été intégré à la famille.

– Oui. Remarque que même comme cela [s’il l’a seulement battue], cela reste perturbant comme situation.

– Je le vois très bien maintenant que tu le pointes.

– La rhétorique de l’entourage (« il est gentil, il t’aime, il faut pardonner »), c’est au mot près celle de l’inceste ou de l’abus par un proche.

– Oui, mais c’est là qu’à mon avis il faut être prudent : c’est la rhétorique du XXe siècle ; là, c’est plutôt la rhétorique catholique offensée. C’est toujours périlleux de prêter des intentions mais le but de Ségur c’est d’abord de donner une leçon de morale (surmonter l’humiliation). D’ailleurs il y a un passage très explicite à ce sujet dans une des tirades de Gertrude.

– C’est très intéressant parce que le discours moraliste catholique pourrait donc avoir été transformé en outil de censure.

– En tout cas il y a des filiations du côté du pardon à tout prix…

– Un genre de mode d’emploi, « comment étouffer un abus », cent ans après…

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